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Le cercle des polardeux marseillais...

  • 2 mai
  • 9 min de lecture

Jean-Paul Ceccaldi participe à un recueil de nouvelles polardeuses qui sortira pour le prochain Printemps du Polar à l'Estaque (Marseille) le 6 juin prochain. A partir des titres des nouvelles (à découvrir) nous proposons cinq courtes nouvelles les contenant; A vous de les trouver !



Une courte nouvelle avec les titres des nouvelles :

À Marseille, Hôpital Nord, on avait admis un homme sans papiers, amnésique, qui répétait seulement : « Pierrot le fou… fini parti… le début et la fin. » Dans sa poche, un billet froissé : Un Sarde à Marseille, et au dos, ces mots griffonnés : Le cric qui tue.

Je me demande si tout n’a pas commencé avec Lucinda. Le voyage de Lucinda l’avait menée jusqu’au Panier, où elle avait fait une belle rencontre : Martin, le fleuriste aux fameux dahlias de Martin. Mais Martin cachait une autre activité. On le surnommait le parfumeur du Panier. Ses fragrances servaient surtout à masquer l’odeur des cadavres.

Lya, elle, savait trop de choses. Tout le monde se demandait : Qui a voulu tuer Lya dans la Kia ? On la retrouva ligotée avec la corde, sur les hauteurs de la Corniche. Les dessous de la Corniche n’avaient jamais aussi bien porté leur nom.

L’enquête me mena à Ginette, puis à Josyane. Deux vieilles amies, ou plutôt deux ennemies engagées dans une absurde guerre des cuisses, jalouses jusqu’à la folie. Entre elles se glissait une silhouette insaisissable : la femme de l’ombre, qu’on appelait aussi la revenante du Panier.

Puis apparut ce nom, noté sur un dossier classé secret : L’A.M.D. 312. Une formule ? Une arme ? Ou simplement le code de Kolob, l’organisation clandestine qui contrôlait le quartier depuis l’époque de Gyptis.

Quand j’ai compris, c’était le Grand Jour. Martin n’était pas le cerveau. Le véritable monstre était Lucinda. Borderline, brillante, implacable. Elle élevait dans ses caves une créature surnommée le rat géant de Sumatra.

Elle m’a regardé, a souri, puis a murmuré : « S’il y a accident, vous savez quoi dire. »

Mais il n’y eut aucun accident. Seulement un cric, une chute, et ce rapport que j’intitulai, sans la moindre élégance : Comment j’ai fini par le tuer. Ou plutôt, par la tuer.

Et lorsque je quittai le Panier à l’aube, une pensée me traversa : Jusqu’à ce que TA mort nous sépare.

Dans le genre marseillais classique :

Dans le Panier, à Marseille, les vieilles pierres ont de la mémoire. Elles gardent les secrets, les amours fanées et parfois les cadavres. Ce matin-là, c’est Ginette qui l’a trouvé, étendu derrière son étal de savonnettes. Martin, le parfumeur du Panier, gisait là, le crâne fendu. À côté de lui, un cric maculé de sang. Dans le quartier, l’affaire fut vite baptisée : Le cric qui tue.

Le commissaire Fabre, un Marseillais sec comme un coup de mistral, alluma une Gitane et contempla la scène. Martin n’était pas seulement le marchand aux dahlias éclatants. Il collectionnait les secrets comme d’autres les timbres. Et dans ce coin de ville, les secrets valent parfois plus cher que l’or.

Ginette pleurait. Josyane, elle, observait en silence. Entre ces deux-là couvait depuis trente ans une rancune tenace que le quartier appelait, non sans malice, la guerre des cuisses. Une histoire d’homme, évidemment. Ou peut-être d’argent. À Marseille, les deux vont souvent ensemble.

Puis il y avait Lya. Belle comme une promesse qu’on ne tient jamais. On l’avait retrouvée la veille, inconsciente dans sa Kia, au bas de la Corniche. Tout le monde se posait la même question : Qui a voulu tuer Lya dans la Kia ?

En fouillant l’arrière-boutique de Martin, Fabre découvrit un carnet noir. Une liste de noms, des dates, et un mot qui revenait sans cesse : Kolob. À la dernière page, une phrase énigmatique : « Le début et la fin. »

L’enquête conduisit Fabre jusqu’à Lucinda, une Sarde arrivée à Marseille vingt ans plus tôt avec une valise, un accent chantant et un passé soigneusement verrouillé. Martin l’avait aimée. Puis trahie.

Quand Fabre la confronta, elle ne nia rien. Elle se contenta de sourire, un sourire froid comme l’eau du Vieux-Port en janvier.

— Je me demande si vous auriez fait mieux à ma place, commissaire.

C’est là qu’il comprit. Martin faisait chanter tout le quartier. Lya, Ginette, Josyane… et Lucinda. Alors, la nuit précédente, elle était venue le voir. Ils avaient parlé. Ils s’étaient disputés. Puis elle avait saisi le cric.

— Comment j’ai fini par le tuer ? demanda-t-elle doucement. Parce qu’il avait déjà tué tout ce qu’il restait de moi.

Fabre écrasa sa cigarette. Dehors, Marseille s’éveillait dans la lumière rose du matin. Les poissonniers criaient, les volets s’ouvraient, et la ville reprenait son éternelle comédie.

Une de plus, pensa-t-il. Une histoire d’amour, de haine et de silence.

À Marseille, c’est souvent la même chanson. Seuls changent les morts.

 

A la façon Agatha Christie sur le Vieux port :

Le soleil se couchait sur le Vieux-Port, enveloppant Marseille d’une lumière dorée qui adoucissait jusqu’aux façades les plus sévères. Les yachts se balançaient doucement, les pêcheurs repliaient leurs filets, et les terrasses bruissaient de conversations feutrées. Rien ne laissait présager qu’avant minuit, un meurtre viendrait troubler cette élégante quiétude.

Madame Ginette Arnaud, veuve fortunée et collectionneuse d’antiquités, avait réuni quelques invités triés sur le volet à bord de son yacht, Gyptis. Parmi eux se trouvaient Josyane Delmas, amie de longue date au sourire acéré ; Martin Valette, parfumeur renommé du Panier ; la mystérieuse Lucinda Serra, Sarde au passé insaisissable ; et la ravissante Lya Morel, dont la beauté semblait attirer les ennuis comme la lumière attire les papillons.

La soirée s’annonçait charmante. Pourtant, au dessert, Martin porta sa main à sa gorge, vacilla, puis s’effondra sur la table dressée avec un raffinement exquis. Dans sa coupe de champagne, on décela bientôt un poison rare, discret et terriblement efficace.

L’inspecteur Étienne Fabre, invité par hasard — ou peut-être par un caprice du destin —, se vit contraint d’intervenir. Car nul ne pouvait quitter le yacht avant que l’affaire ne fût éclaircie.

Les suspects étaient peu nombreux, mais chacun avait un motif. Martin excellait dans l’art peu recommandable de collectionner les secrets. Il savait tout : les difficultés financières de Ginette, la jalousie maladive de Josyane, les anciennes relations de Lucinda avec une obscure société nommée Kolob, et l’étrange accident survenu récemment à Lya au volant de sa petite Kia.

Fabre observa, questionna, écouta. Il remarqua un détail insignifiant en apparence : le parfum de Martin, une fragrance capiteuse aux notes de dahlia, que Lucinda semblait détester avec une intensité peu commune.

Puis vint la révélation.

Martin ne s’était pas empoisonné en buvant son champagne. Le poison avait été appliqué sur le bord de sa coupe, précisément à l’endroit où ses lèvres se poseraient. Une méthode d’une sophistication remarquable.

— Seule une personne familière des essences, des extraits et des dosages pouvait agir ainsi, déclara Fabre.

Tous les regards se tournèrent vers Lucinda. Elle ne protesta pas. Elle se contenta de lisser ses gants ivoire.

— Martin menaçait de révéler une affaire ancienne, expliqua-t-elle calmement. Une histoire qui aurait détruit plusieurs vies, dont la mienne. Je n’avais pas l’intention de le laisser recommencer.

Ginette ferma les yeux. Josyane soupira. Lya détourna le regard vers les lumières du port.

Fabre, quant à lui, contempla un instant le reflet tremblant de Marseille sur l’eau noire.

— Les crimes les plus parfaits, madame, dit-il enfin, échouent toujours sur un détail. En l’occurrence, votre parfum. Vous aviez oublié qu’un véritable parfumeur reconnaît toujours sa propre création.

Au loin, les cloches sonnèrent. Le Gyptis demeurait immobile, comme suspendu entre la mer, la nuit, et le secret désormais éventé.

 

Le récit plus humoristique :

Le Vieux-Port brillait sous le soleil, les mouettes criaient comme des poissonnières enrhumées, et le commissaire Fabre dégustait un pastis en se promettant, pour la troisième fois de la semaine, de réduire sa consommation. C’est à cet instant précis que Martin, le célèbre parfumeur du Panier, choisit de mourir.

Il ne le fit pas discrètement. Non. Il s’effondra en pleine terrasse, face au port, renversant une bouillabaisse de compétition sur les chaussures italiennes de Josyane, qui poussa un cri propre à réveiller Notre-Dame-de-la-Garde.

— Peuchère ! hurla Ginette. Voilà qu’il nous fait son cinéma !

Fabre soupira. À Marseille, même les cadavres ont le sens du spectacle.

Martin n’était pas un homme simple. Il fabriquait des parfums, cultivait des dahlias, séduisait tout ce qui respirait, et faisait chanter à peu près tout le quartier. Une sorte de service public, en somme.

Autour de la table se trouvaient les suspects habituels : Ginette, qui détestait Martin depuis qu’il avait affirmé que son parfum sentait « la naphtaline ambitieuse » ; Josyane, toujours furieuse à cause d’une querelle vieille de trente ans connue localement sous le nom de guerre des cuisses ; Lucinda, une Sarde mystérieuse dont le regard suffisait à faire cailler une aïoli ; et Lya, qui venait tout juste de survivre à une tentative de meurtre dans sa Kia, ce qui lui valait une certaine notoriété.

— Bon, annonça Fabre, personne ne bouge.

— Même pas pour aller aux toilettes ? demanda Ginette.

— Surtout pas. Les grands criminels se trahissent souvent dans les sanitaires.

L’autopsie improvisée — c’est-à-dire Fabre reniflant le verre de la victime avec l’air inspiré d’un homme qui hésite entre un grand cru et du liquide vaisselle — révéla la présence d’un poison.

— Élégant, nota-t-il. Une touche florale, une finale persistante, et un léger arrière-goût d’assassinat prémédité.

Lucinda leva les yeux au ciel.

— Commissaire, vous êtes ridicule.

— Peut-être, madame. Mais vivant, ce qui me semble être un avantage stratégique.

Le mobile apparut vite : Martin menaçait de révéler un secret embarrassant. En réalité, plusieurs. À Marseille, chacun possède au moins trois secrets, dont un lié à l’immobilier et un autre à la famille.

Finalement, Fabre désigna Ginette.

— Vous l’avez empoisonné.

— Moi ? protesta-t-elle. Avec quoi ?

— Avec votre fameux flacon « Nuit du Panier ».

Ginette rougit.

— C’était un parfum ?

— Non, une tapenade maison conservée dans un ancien vaporisateur. Mais Martin y était mortellement allergique.

Un silence suivit. Puis Josyane éclata de rire. Lya aussi. Même Lucinda esquissa un sourire.

Fabre se resservit un pastis.

— À Marseille, conclut-il, on ne meurt jamais vraiment d’un meurtre. On meurt d’une histoire de famille, d’une recette mal étiquetée, ou d’un excès de caractère.

Et, en l’occurrence, d’un peu des trois.

 

Plus noir :

La nuit tombait sur le Vieux-Port comme un couvercle. Les derniers reflets du soleil se noyaient dans une eau noire, épaisse, où dansaient des traînées d’huile et des secrets anciens. Marseille, à cette heure-là, cessait de sourire.

On retrouva Martin dans une ruelle du Panier, derrière sa boutique de parfums. Allongé sur les pavés humides, les yeux ouverts sur un ciel qu’il ne verrait plus. À ses côtés, un bouquet de dahlias écrasés baignait dans une flaque sombre. Le sang a toujours mauvaise allure près des fleurs.

Le commissaire Fabre connaissait Martin. Tout le monde le connaissait. Il vendait des fragrances aux touristes, des illusions aux femmes seules, et des silences à ceux qui pouvaient les payer. Dans le quartier, on disait qu’il savait tout. C’était sans doute pour cela qu’il était mort.

Lya fut la première à être interrogée. On l’avait sortie de sa Kia la veille, encore sonnée, au pied de la Corniche. Un accident, disait-elle. Fabre n’y crut pas une seconde. Ses mains tremblaient trop, et pas seulement de peur.

Puis il y eut Lucinda. Venue de Sardaigne vingt ans plus tôt, elle avait apporté avec elle un accent doux, des yeux froids, et un passé que personne n’avait jamais réussi à percer. Martin, lui, y était parvenu. Il en avait fait son commerce.

Ginette et Josyane, quant à elles, se détestaient avec la constance des vieilles rancunes. Leur querelle faisait sourire le quartier. Elle ne faisait plus rire personne.

Dans l’arrière-boutique, Fabre découvrit un carnet noir. Des noms. Des dates. Des sommes. Et un mot, répété comme une prière ou une menace : Kolob.

Le parfum de Martin flottait encore dans la pièce. Une odeur lourde, entêtante, presque animale. Sous les notes florales, Fabre perçut autre chose : la peur.

La vérité apparut lentement, comme ces taches d’humidité qui finissent toujours par traverser les murs. Martin faisait chanter tout le monde. Lucinda, pour un crime ancien. Lya, pour une dette impossible à rembourser. Ginette, pour une fraude oubliée. Josyane, pour une trahison qui remontait à une autre vie.

Mais ce n’est pas l’argent qui l’a tué.

Quand Fabre confronta Lucinda, elle ne chercha pas à fuir. Elle alluma une cigarette, inspira profondément, puis souffla la fumée entre eux comme un dernier voile.

— Il m’avait déjà tout pris, dit-elle. Il ne lui restait qu’à prendre mon nom.

Elle avait frappé avec le cric que Martin gardait dans sa voiture. Un geste simple. Brutal. Définitif. Puis elle avait déposé les dahlias sur son corps, comme on ferme les yeux d’un mort.

Fabre resta silencieux. Au loin, le port continuait de vivre. Des rires montaient d’une terrasse. Une sirène retentit. Marseille ne s’arrête jamais pour un cadavre.

En quittant le Panier, il leva les yeux vers les fenêtres éclairées. Derrière chacune, une histoire. Derrière certaines, un mensonge.

Et parfois, la seule différence entre l’amour et le meurtre, c’est le temps qu’on met à regretter.

 

 
 
 

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